Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions

 
 
Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions

Devoir de Mémoire

Commémoration de l’abolition de l’esclavage

Isle de Noé, 10 mai 2022

Discours de M. le Préfet du Gers

(seul le prononcé fait foi)

Monsieur le Député,

Monsieur le Sénateur,

Monsieur le Président du conseil départemental,

Monsieur ou Madame le conseiller régional représentant Mme la Présidente du Conseil régional,

Monsieur le Maire de l’Isle de Noé,

Madame la Sous-Préfète,

Mesdames et messieurs les présidents d’association,

Mesdames et messieurs les élus,

Mesdames et messieurs,

Nous sommes réunis, ici, à l’Isle de Noé, en un lieu symbolique, pour commémorer non pas une mais plusieurs dates marquant l’Histoire de l’esclavage, de la traite et des abolitions. Lieux symboliques et dates à commémorer : je voudrais insister sur ces deux dimensions, de temps et de lieux, comme on dit pour les compléments en grammaire.

Les lieux de mémoire, ce sont « des endroits balayés par le grand souffle du monde ». Je reprends ici une expression de l’écrivain Patrick Chamoiseau, né en Martinique et prix Goncourt pour le roman « Texaco ».

L’Isle de Noé, dans le dernier tiers du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, a été touchée par ce « grand souffle du monde » par l’histoire de la colonisation des Antilles, de l’esclavage et de l’économie des plantations et du sucre. La colonie de Saint-Domingue, c’était 500 000 esclaves dans la seule Saint-Domingue à la veille de la Révolution.

Ce « grand souffle du monde », c’est la relation humaine entre Louis-Pantaléon de Noé, natif de Saint-Domingue, et Toussaint-Louverture, esclave affranchi et lui-même propriétaire d’esclaves, combattant de la liberté, rallié à la Révolution française puis prisonnier de Napoléon Bonaparte, au moment même où l’esclavage est rétabli. En témoigne une lettre de 1799 où Noé, alors émigré à Londres, demande à Toussaint-Louverture le rétablissement de ses propriétés foncières et des secours « en sucre ou en argent », dit-il.

Derrière cette histoire humaine, la micro-histoire rencontre la grande Histoire. La Révolution, l’abbé Grégoire, Schoelcher, les figures du combat abolitionniste, mais aussi les noirs marrons et les esclaves qui exigèrent l’abolition en mai 1848 en Martinique et en Guadeloupe, sans attendre la communication officielle du décret.

Faire dialoguer ces espaces et ces lieux de mémoire, c’est rappeler que l’esclavage n’est pas un ailleurs lointain et révolu. Le 10 mai 2019, le Président de la République évoquait ainsi, au travers de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, une ambition majeure, je cite : « renforcer la cohésion nationale en transmettant l’histoire mondiale de la France, en célébrant les cultures qui en sont issues, en promouvant les valeurs républicaines d’émancipation, ici et dans le monde. »

Pourquoi ne pas inscrire l’Isle de Noé parmi les lieux qui sont identifiés et référencés par la Fondation, créée en 2019 avec le soutien déterminé de l’État et présidée par Jean-Marc Ayrault. Pourquoi ne pas tisser des liens étroits avec Pontarlier et le fort de Joux, collectivité membre la fondation ? Je sais que, avec Mme la sous-préfète de Mirande, vous travaillez à établir un programme de travaux pluriannuel pour le château. Il me semble qu’il faut l’intégrer résolument dans le réseau des lieux de mémoire.

Et promouvoir aussi, depuis l’Isle de Noé et les établissements scolaires du territoire, la participation au concours annuel de la flamme de l’égalité et aux appels à projet de la Fondation.

J’ai évoqué les lieux : Saint-Domingue, l’Isle de Noé et le fort de Joux. De même qu’un archipel de lieux témoigne de cette histoire, de même un cortège de dates jalonne ces combats contre l’esclavage et contre les traites.

Aujourd’hui, 10 mai, nous nous nous souvenons de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions. Le 10 mai, c’est la date choisie en 2006 qui marque le vote définitif et unanime, au Sénat en 2001, de la loi portée par Christiane Taubira, qui a notamment reconnu les traites négrières atlantiques et dans l’océan Indien ainsi que l’esclavage dans les colonies européennes comme un crime contre l’humanité.

La reconnaissance comme crimes contre l’humanité, retisse le lien avec la première abolition de l’esclavage en France, celle de pluviôse an II, celle de 1794. Cette première abolition décidée en réponse au discours d’un député de Saint-Domingue, tout juste arrivé à Paris avec deux autres députés du territoire, l’un métis, l’autre noir. L’abolition donne lieu à un débat sur les sanctions contre les détenteurs d’esclaves : les députés évoquent alors la création d’un « crime de lèse-humanité ».

Je viens d’évoquer brièvement la première abolition. Je veux en conséquence parler du rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802 et de trois figures qui illustrent à leur manière cette histoire : celle de Victor Hugues, celle de Louis Delgrès et celle de la mûlatresse Solitude.

Envoyé par la Convention en Guadeloupe entre 1794 et 1798, Victor Hugues réalise l’abolition de l’esclavage, après avoir repris l’archipel aux forces britanniques. Relevé par le Directoire, il est nommé par le Consulat en Guyane en 1800 pour y rétablir l’ordre et les activités économiques. En 1802, il y fait appliquer le décret rétablissant l’esclavage.

Cette même année 1802, il y a 220 ans, en Guadeloupe, des groupes armés s’opposent aux mesures réservant la citoyenneté aux blancs, mesures annonciatrices du rétablissement de l’esclavage. Mais l’armée du général Richepance les écrase et exécute les captifs, parmi lesquels la « mûlatresse Solitude », maintenue en vie jusqu’à la naissance de son enfant. Peu avant de mourir, le chef de ces troupes, Louis Delgres, fait diffuser une proclamation intitulée « A l’univers entier – le dernier cri de l’innocence et du désespoir ». Ce texte débute ainsi :

« C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs ».

Extraordinaire proclamation, pleine de confiance dans les principes d’universalité et d’humanité au coeur des Lumières mais aussi traversée par les doutes et les menaces du racisme.

Faire entendre ces propos aujourd’hui, c’est aussi rendre hommage aux victimes de l’esclavage, quelques jours avant le 23 mai, qui est la date officielle, nationale retenue par le Parlement pour cet hommage.

Faire entendre ces propos aujourd’hui, c’est aussi, en s’appuyant sur l’histoire, conserver la mémoire de l’esclavage et des luttes contre ce système, alors que les récits et témoignages des esclaves sont peu nombreux, sous forme souvent de traces ou alors sous forme de fictions, comme celles qui évoquent Victor Hugues ou la Mûlatresse Solitude.

Comme l’écrivait Paul Ricoeur dans « Mémoire, histoire, oubli », « il est des témoins qui ne rencontrent jamais l’audience capable de les écouter et de les entendre ». Ce « temps des mémoires » est là pour réunir une telle audience.

Cette mémoire nous rappelle combien les principes d’universalité et d’humanité, d’égalité, de liberté et de fraternité mais aussi ce qui sanctionne leur non-respect jusqu’à la reconnaissance des crimes de l’humanité sont au cœur de notre pacte républicain et de notre destin commun.

Merci de votre attention.